Where Do I Censor Myself 2


Bien sûr, cette photo n’est pas de moi. Vous aurez reconnu une des photos les plus célèbres de Joel Meyerowitz qui a été prise à Paris en 1967. Cette photo a un écho tout particulier chez moi car j’ai pris une photo récemment lors de mon séjour à l’île Maurice qui me pose la question de la censure. Vous pouvez trouver ci dessous une courte vidéo faite par le magazine Polka où Joel Meyerowitz parle de cette photo.

 

 

On a commencé cette discussion avec John Harper par mail. Je lui avais montré la photo en lui demandant son avis sur la chose. Je n’étais pas très à l’aise pour partager la photo que j’avais prise. Laissez moi vous expliquer de quoi il s’agit. Vendredi dernier, nous étions en excursion avec les enfants à l’île aux Cerfs, un endroit très (trop) touristique de l’île Maurice. Un endroit vraiment sublime, mais qui a perdu son âme avec beaucoup trop de monde. J’étais en train de faire des photos de mes enfants quand j’ai vu au loin des personnes qui portaient une personne comme on porte un animal, c’est à dire par les pattes. En l’occurrence ici, c’était en la tenant par les jambes et les bras. Cette scène semblait étrange. Sur le coup, je me suis dit que ces personnes s’amusaient à porter leur ami de cette façon pour rigoler.

Mais en y prêtant plus attention, j’ai noté que ce n’était pas des jeunes mais plutôt des quinquagénaires… Ces vieux ont des jeux débiles… Mais il y avait quelque chose qui clochait. La tête de la personne qu’ils transportaient avait tendance à tremper dans l’eau. C’est alors que j’ai réalisé qu’en fait, ils étaient en train de transporter une femme qui avait du faire un malaise. À ce moment, un des hommes qui la portait a crié à l’aide ! Je me suis vite débarrassé de mon appareil photo en demandant à ma femme de venir le récupérer sur le sable et j’ai accouru pour aller les aider. C’est à ce moment que j’ai compris pourquoi il la portait de cette façon. Il était impossible de la transporter autrement. Ça glissait à cause de la crème solaire et c’était le seul moyen.

J’ai aussi rapidement noté qu’elle était inconsciente et que de l’écume sortait de sa bouche. Je me suis dit que cette femme avait sûrement dû faire un malaise et était en train de se noyer quand les autres sont allés la récupérer. Je ne savais toujours pas si elle respirait toujours. Une fois sur le sable on l’a posée par terre et j’ai tout de suite pris l’initiative de la mettre en position latérale de sécurité. Instantanément de l’eau est sortie de sa bouche et toujours cette écume. J’ai prêté attention pour voir des mouvements qui me montreraient qu’elle respirait. Ce qui fut le cas. Beaucoup de personnes sont venues voir ce qui se passait.

J’ai suivi dans ma jeunesse une formation aux premiers secours. À tête reposée, je me dis qu’il y a beaucoup de choses que j’aurai du faire différemment. Je n’ai pas pris beaucoup de précaution (au niveau de la manipulation de la tête) pour la mettre en position latérale de sécurité. Il fallait aussi mieux dégager le nez et la bouche pour qu’elle puisse respirer plus aisément. Il aurait fallu aussi faire de l’espace autour de cette femme au sol pour qu’elle ait plus d’air. Il y avait pas mal de stress et on ne prend pas forcément les meilleures décisions.

J’ai ensuite entendu quelqu’un dire qu’il était médecin (c’était un touriste comme moi) et il a commencé à prendre le pouls de la femme. La femme était toujours inconsciente et les secours n’arrivaient toujours pas. D’ailleurs il s’est passé un temps infini avant que les secours mauricien n’arrive… Il me semble que l’île Maurice ne soit pas la meilleure destination pour avoir un problème médical… Pour un endroit aussi touristique, je suis assez surpris de voir le temps qu’il a fallu pour que des secours arrivent.

La situation semblait être sous contrôle ou du moins je n’étais plus utile. Un médecin était au chevet de la dame. C’est à ce moment que j’ai éprouvé le besoin de reprendre mon appareil photo pour capturer ce moment. Pourquoi ce geste ? On peut me qualifier de voyeur opportuniste sans scrupule qui a profité de la situation pour faire une photo racoleuse. Oui on peut me taxer de ça, mais je n’ai pas fait cette photo pour ça. C’est pour éviter cette polémique que j’avais ce dilemme : est ce que je devais partager cette photo ?

C’est pourquoi j’ai demandé l’avis de John là dessus. C’est lui qui m’a suggéré qu’un début de réponse résidait dans cette photo de Joel Meyerowitz. Dans son livre paru il y a deux ans (Where I Find Myself), le petit texte donne quelques explications sur la photo. Je ne compare en aucun cas ma photo avec celle de Meyerowitz. Mais la réflexion sur le fait d’avoir prise la photo est la même. Ai je eu raison de prendre cette photo ? Aurais je du me censurer ?

 

 

J’ai souvent entendu dire : « pose toi la question de savoir si ça te gênerait d’être pris en photo de la sorte. Si la réponse est oui, c’est là où se situe ta limite ». Je ne suis pas du tout d’accord avec ça. Je n’utilise pas ce critère pour savoir si je dois prendre une photo. Quand je suis dans la rue, je suis un témoin de la vie qui se déroule devant moi. En prenant cette photo il n’y pas eu de recherche de sensationnalisme. J’ai été juste témoin de ce qui se passait devant moi. Je photographie la vie et le présent. Quand j’ai pris cette photo, je n’ai pas beaucoup réfléchi. Je devais prendre cette photo. C’est comme souvent dans la rue, je clique d’abord puis je réfléchis plus tard.

Est ce que ça veut dire que je photographierai n’importe quoi ? Une personne morte par terre ? Un accident horrible ? Je ne sais pas. Le moment dicte mon attitude. J’ai longtemps hésité avant de partager cette photo mais au final je m’expose en la montrant. Je m’expose aux nombreuses critiques qui me tomberont dessus. Je suis prêt à en discuter.

 

 

Cette photo a été réalisée avec le Ricoh GR.

 

Share Button
0 0 vote
Article Rating
S’abonner
Notifier de
guest
2 Commentaires
Oldest
Newest
Inline Feedbacks
View all comments
hpchavaz
4 mois il y a

La question ne me semble pas être pas trop celle de la prise de vue, surtout quand elle a été précédée d’un action de secours, mais celle de la publication.Porter un jugement sur une action, qui n’entraîne par elle-même aucun préjudice, réalisée dans un moment de stress, ne me semble pas très intéressant en l’occurrence..

Et on en revient, me semble t-il, à l’intention de la publication.