Human after all


Ces deux derniers mois, j’ai pu avoir beaucoup de réussite dans la rue. Je ne sais pas si ça a quelque chose à voir avec le fait que j’ai repris depuis début août mon Ricoh GRD4 pour mes déambulations dans les rues de Saint-Denis ou ailleurs. Comme je l’ai souvent dit, ce n’est pas l’appareil le plus réactif dans la rue, mais c’est comme pour beaucoup de photographes, il y a une alchimie qui se passe avec tel ou tel appareil. Pour certains ce sera un Leica, pour un autre un Fuji ou un Sony ou Pentax … Pour moi c’est avec le Ricoh GRD4 que je suis en symbiose. J’ai beaucoup aimé aussi le Ricoh GR mais j’ai quand même une préférence pour le GRD4. Ne vous trompez pas, je ne vois ces appareils que comme des outils pour ce que je fais et rien d’autre. Je ne donne pas de noms à mes appareils photos, je ne fais pas de sentiments. C’est juste un outil pour capturer des moments dans la rue, mais c’est outil je l’ai choisi et c’est le Ricoh GRD4 qui me convient le mieux.

 

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Septembre et octobre ont été de bons mois. Pourquoi ? A force de faire de la Street Photography, on sait quand les choses se passent bien et quand on galère un peu plus pour voir et capturer les choses. D’une manière générale, j’aime bien les mois qui suivent la rentrée scolaire car j’ai passé une partie de juillet/août (j’arrête de dire l’été car ici à la Réunion, c’est l’hiver !) à plus profiter de la famille avec les vacances scolaires. J’attends toujours avec impatience septembre pour avoir un peu plus de temps à consacrer à la rue. Ce fût encore le cas cette année et ces deux derniers mois, je me suis éclaté dans la rue. Mais je sais aussi qu’après des moments d’euphorie suivent toujours des moments de doutes, de remises en question. La rue est comme ça. Ne jamais considérer les choses comme acquises. Et c’est valable bien sûr dans les deux sens !

 

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Vendredi dernier, j’étais de passage dans Saint-Denis comme d’habitude avant d’aller chercher les enfants à l’école. J’ai mes petites habitudes maintenant. Je me gare toujours aux même endroits et je vais marcher dans la rue marchande car je n’ai pas beaucoup de temps et je me dois d’être à la sortie de l’école pour récupérer Joachim et Ronan. J’étais à peine depuis 10 minutes dans le centre ville que je me suis fait interpeller par un gars que je croise souvent dans la ville. C’est un chinois qui est sûrement réfugié politique ou autre sur l’île. Il tient tous les jours avec quelqu’un de sa famille un stand dans les rues pour dénoncer le régime chinois responsable de tortures ou autres manquements aux droits de l’homme. Sur le stand, de nombreuses photos sont affichées pour étayer leurs propos. Je suis déjà passé devant et les photos sont clairement des mises en scène. On voit bien des scènes de torture, de prélèvement d’organes … mais ces photos ne sont pas vraies.

 

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Je ne me suis jamais arrêté pour discuter avec eux. Je trouve ça très bien de dénoncer les agissements du gouvernement chinois qui est loin d’être une démocratie, mais je ne suis pas sûr que montrer ces photos qui sont juste des mises en scène sert leur cause. Bref, je me suis donc fait interpellé par ce jeune chinois qui m’a carrément gueuler dessus en anglais en me filmant avec son smartphone. Il me demandait pourquoi je les espionnais et pourquoi je les prenais des photos ? J’ai été assez surpris par la violence de ses paroles. Il avait les yeux plein de haine et semblait très en colère. J’ai essayé de lui parler en lui disant que je fais des photos dans la rue et qu’il se méprenait sur mes intentions. Il m’a traité de menteur (en anglais bien sûr), en me menaçant d’appeler la police. Je l’ai invité à le faire si il le voulait car je n’avais rien à cacher ni à me reprocher. Je lui ai montré rapidement ce que faisais sur mon smartphone, mais il n’en démordait pas. Pour lui, je l’espionnais lui et sa famille et j’étais un menteur. J’ai à nouveau essayé de discuter avec lui, mais  son avis était fait et il ne voulait pas discuter avec un espion …

 

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A un moment, je lui ai demandé si il me considérait comme un espion parce que j’étais d’origine chinoise ? Il ne m’a pas répondu et je pense que c’était le cas. Peut on lui reprocher d’être parano ? Je ne sais pas ce que lui et sa famille ont vécu en Chine. Ils ont pu voir des choses atroces ou subir des choses qui les ont rendu sûrement très méfiants vis à vis des autres. Je ne sais pas ce qu’est leur histoire. Je ne le saurais jamais car il ne me parlera jamais. Je suis un espion à la botte du gouvernement chinois … On ne m’avait encore jamais fait celle là. Il est évident que dans cette situation là, il est impossible de faire entendre raison à cette personne. Déjà c’est compliqué de faire comprendre à des gens lambda pourquoi je fais des photos de parfaits étrangers dans la rue, mais là, avec des gens qui ont été sûrement persécutés et qui sont devenus méfiants sur tout, c’est mission impossible.

 

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Cet épisode m’a pas mal ébranlé et m’a obligé à mettre sur pause mon travail dans la rue pour analyser certaines choses. Même si je sais que je ne fais rien de mal dans la rue, je me mets dans la peau des gens que je photographie dans la rue et je comprend que leurs questionnements vis à vis de ma pratique dans la rue sont légitimes. Pourquoi ce gars se permet de faire des photos de moi sans même me demander mon avis ? La loi est de mon côté, j’ai le droit dans les lieux publics de faire des photos de parfaits étrangers. Bon Ok je les partage après coup sur mon Blog ou dans des diaporamas et ça, concrètement je n’en ai pas le droit. Mais jusqu’à présent les jurisprudences ont tranché en faveur de la liberté d’expression artistique qui a prévalu sur la liberté individuelle. Je ne photographie jamais les gens dans des situations qui pourraient porter préjudice à leur image. Mais même en connaissant tout ça. Ces altercations me déstabilisent et me questionnent sur la pratique de la Street Photography.  Comme je l’ai dit dans le titre de ce Blog : « I’m just a human, after all … » . D’ailleurs ne jamais oublier aussi que ça s’applique aussi aux gens photographiés dans la rue. Eux aussi ont leur histoire, leur faiblesses, leurs drames …

 

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Ca fait plusieurs jours que je ne suis pas retourné dans la rue. J’avais besoin de digérer cet épisode. Ca m’a touché, mais ça ne m’empêchera pas de retourner bientôt dans la rue. Parfois c’est important de se poser un peu pour analyser ce qu’on fait dans la rue. Je reste persuadé que ce que je fais est utile à ma façon, pour documenter les rues de Saint-Denis. Les photos obtiendront pour certaines d’entre elles un caractère documentaire dans plusieurs années. Jusqu’à présent, j’avais évolué dans un environnement qui m’avait tenu éloigné de la confrontation avec les gens que je photographiais. Comme je l’ai déjà souligné, c’est beaucoup plus difficile de faire de la Street Photography ici à l’Île de la Réunion. Mais je vais continuer car j’aime ça. Je ne parle pas de confrontation hein !

Toutes les photos on été réalisées avec le Ricoh GRD4.

 

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